Nos carrières sont-elles vraiment plus courtes que celles de nos parents ?
L'idée est devenue une évidence de dîner : avant on faisait une carrière, maintenant on en fait cinq. Les données de longue période sont beaucoup moins catégoriques, et ce décalage mérite qu'on s'y arrête.
C'est une des phrases que j'ai le plus entendues en enregistrant ce podcast : « de toute façon, notre génération ne fera pas trente ans dans la même boîte. » Elle est dite comme une évidence. Elle mérite d'être vérifiée.
Ce que dit l'ancienneté moyenne
L'indicateur le plus direct est l'ancienneté moyenne dans l'entreprise. Sur longue période, les travaux de l'INSEE montrent qu'elle a eu tendance à augmenter légèrement, passant de 10,4 ans en 1992 à 11,6 ans en 2006, en France comme dans beaucoup d'autres pays.
Augmenter. Pas s'effondrer. Ce seul chiffre suffit à disqualifier la version forte de l'idée reçue : il n'y a pas eu de basculement d'une France de la carrière unique vers une France du zapping permanent.
Alors pourquoi tout le monde a le sentiment inverse ?
Parce que la moyenne cache une polarisation. Les mêmes travaux montrent des écarts considérables entre des secteurs où la mobilité est intense, comme le commerce ou les services aux personnes et aux entreprises, et des secteurs où l'ancienneté moyenne reste très élevée, comme les grandes entreprises nationales, les banques ou les assurances.
Ajoutez-y trois biais qui jouent tous dans le même sens :
- un biais d'âge : on compare sa propre vingtaine, forcément instable, à la cinquantaine de ses parents, forcément stabilisée. Ce n'est pas la même génération, c'est le même moment de vie observé deux fois.
- un biais de visibilité : les débuts de carrière se sont fragmentés, et ce sont eux qu'on raconte. Personne ne poste sur LinkedIn qu'il vient de faire sa onzième année au même poste.
- un biais d'entourage : les milieux les plus diplômés et les métiers les plus urbains sont aussi les plus mobiles, et surreprésentés dans les conversations qui produisent l'idée reçue.
Ce qui a réellement changé
Pas la durée. La nature du lien. Ce que montrent les enquêtes récentes, c'est un déplacement de l'engagement plutôt qu'une accélération des départs. L'INJEP, dans son baromètre 2023 sur le rapport des jeunes au travail, aboutit d'ailleurs à une conclusion sobre : les différences entre générations, bien que réelles sur certains points, apparaissent modestes comparées aux différences liées au genre ou au statut d'emploi.
Autrement dit : ce n'est pas votre année de naissance qui prédit votre rapport au travail, c'est votre situation. Un CDI et un contrat précaire du même âge n'ont pas le même rapport au travail. Deux CDI de générations différentes se ressemblent davantage qu'on ne le dit.
Pourquoi ça compte quand on hésite à partir
Parce que l'idée reçue a un effet pratique : elle fait croire que rester est anormal, et que partir est la trajectoire par défaut de sa génération. C'est faux dans les deux sens. Rester longtemps quelque part reste extrêmement courant. Partir reste un acte minoritaire, coûteux, et qui se prépare.
Ce qui ne veut pas dire qu'il ne faut pas le faire. Juste qu'il faut arrêter de le faire pour se conformer à une statistique qui n'existe pas.
Sources
Chaque chiffre de cet article vient d'une de ces publications. Aucun n'est estimé.
- INSEE, Économie et Statistique n° 400De la disparition des entreprises à la mobilité des salariés
- INSEE, Économie et Statistique n° 423Mobilités professionnelles et cycle de vie
- INJEP, baromètre DJEPVALe rapport des jeunes au travail en 2023